lundi 13 mars 2017

Chroniques#1


Un silence sur Camus


Les Chemins de la philosophie sur France Culture ont récemment proposé une émission sur Albert Camus et le silence. Cette intéressante émission  a  abordé différents aspects du silence dans son œuvre et son lieu avec la philosophie de l'absurde. Elle a commencé par aborder le rapport de Camus au silence de sa mère lorsqu'il était enfant, en proposant la lecture d'un extrait de L'envers et l'endroit, sa première œuvre publiée, à l'âge de 22 ans :

« La mère de l’enfant restait aussi silencieuse. En certaines circonstances, on lui posait une question : « À quoi tu penses ? » « À rien », répondait-elle. Et c’est bien vrai. Tout est là, donc rien. Sa vie, ses intérêts, ses enfants se bornent à être là, d’une présence trop naturelle pour être sentie. Elle était infirme, pensait difficilement. Elle avait une mère rude et dominatrice qui sacrifiait tout à un amour-propre de bête susceptible et qui avait longtemps dominé l’esprit faible de sa fille. Emancipée par le mariage, celle-ci est docilement revenue, son mari mort. Il était mort au champ d’honneur, comme on dit. En bonne place, on peut voir dans un cadre doré la croix de guerre et la médaille militaire. L’hôpital a encore envoyé à la veuve un petit éclat d’obus retrouvé dans les chairs. La veuve l’a gardé. Il y a longtemps qu’elle n’a plus de chagrin. Elle a oublié son mari, mais parle encore du père de ses enfants. Pour élever ces derniers, elle travaille et donne son argent à sa mère. Celle-ci fait l’éducation des enfants avec une cravache. Quand elle frappe trop fort, sa fille lui dit : « Ne frappe pas sur la tête. » Parce que ce sont ses enfants, elle les aime bien. Elle les aime d’un égal amour qui ne s’est jamais révélé à eux. Quelquefois, comme en ces soirs dont lui se souvenait, revenue du travail exténuant (elle fait des ménages), elle trouve la maison vide. La vieille est aux commissions, les enfants encore à l’école. Elle se tasse alors sur une chaise et, les yeux vagues, se perd dans la poursuite éperdue d’une ramure du parquet. Autour d’elle, la nuit s’épaissit dans laquelle ce mutisme est d’une irrémédiable désolation. Si l’enfant entre à ce moment, il distingue la maigre silhouette aux épaules osseuses et s’arrête : il a peur. Il commence à sentir beaucoup de choses. À peine s’est-il aperçu de sa propre existence. Mais il a mal à pleurer devant ce silence animal. Il a pitié de sa mère, est-ce l’aimer ? Elle ne l’a jamais caressé puisqu’elle ne saurait pas. Il reste alors de longues minutes à la regarder. À se sentir étranger, il prend conscience de sa peine. Elle ne l’entend pas, car elle est sourde. Tout à l’heure, la vieille rentrera, la vie renaîtra : la lumière ronde de la lampe à pétrole, la toile cirée, les cris, les gros mots. Mais maintenant, ce silence marque un temps d’arrêt, un instant démesuré. Pour sentir cela confusément, l’enfant croit sentir dans l’élan qui l’habite, de l’amour pour sa mère. Et il le faut bien parce qu’après tout c’est sa mère.Elle ne pense à rien. Dehors, la lumière, les bruits ; ici le silence dans la nuit. L’enfant grandira, apprendra. On l’élève et on lui demandera de la reconnaissance, comme si on lui évitait la douleur. Sa mère toujours aura ces silences. Lui croîtra en douleur. Etre un homme, c’est ce qui compte. »
(Entre oui et non in L'envers et l'endroit)



Ce texte est très largement autobiographique, cependant je voudrais évacuer ici la question de la véracité des faits, pour écouter attentivement le lien à la mère qui s'y montre.

J'ai été surpris d'entendre le commentaire qu'en ont fait Adèle Van Reeth et son invitée Marylin Maeso. En effet, elles se sont intéressées au "parallèle" entre le silence de sa mère et le silence du monde à partir duquel Camus a construit sa philosophie. Ce terme de parallèle, repousse la possibilité que ces deux silences se croisent. C'est un parti pris étonnant  dans le questionnement sur l'absurde puisqu'il exclut d'établir le lien entre ces deux silences.

Au contraire, l'invitée, agrégée de philosophie, insiste sur le fait que l'absurde existait dans la vie de Camus avant le développement de sa philosophie, mais au lieu de voir l'origine de cette vision du monde dans sa biographie, elle semble faire une lecture de sa vie en prenant comme référence cette pensée de l'absurde.

Pourtant, le matériau fourni par l'extrait éclaire la construction de Camus. C'est un enfant qui a perdu son père et dont la mère, plongée dans le mutisme, se désintéresse de son fils et s'avère incapable de lui prodiguer de la tendresse. Il est alors élevé par sa grand-mère qui impose la terreur et la brimade physique. Cet enfant n'a donc pas eu l'attention nécessaire et un regard bienveillant suffisant pour  se fabriquer un récit personnel sûr, une image de soi certaine et développer la confiance en soi nécessaire pour motiver ses propres actions. Pire, il a été violenté par une personne qui aurait du l'aimer et sa propre mère ne s'est pas opposé à ces violences. Comment alors trouver du sens à cet amour? Et à sa propre existence? Et comment les commentateurs de l'émission peuvent ne pas porter attention au silence de la mère vis-à-vis des coups portés par la grand-mère alors que ce silence est profondément destructeur?

L'enfant devenu adulte a extrapolé ce sentiment de vide en attribuant au monde sa cause. Cela s'explique facilement par l'obligation d'aimer sa mère. ("Et il le faut bien"). Si on lui avait permis de prendre conscience de la maltraitance il aurait pu sortir de ce paradoxe insurmontable. Mais un enfant ne peut pas rejeter ses parents car il dépend d'eux matériellement et psychiquement. Alors, au lieu de voir la responsabilité de sa mère dans sa souffrance, il en transpose l'origine dans le monde. Ce n'est donc plus la faute de sa mère et cela lui permet d'exprimer et d'expliquer sa souffrance.

Albert Camus, grâce à sa formation intellectuel, ira au bout de cette réaction et développera une philosophie de l'absurde pour innocenter sa mère.

Beaucoup de lecteurs se sont reconnus dans cette pensée et ce sentiment. Pourtant la réalité suffit à les détromper de cette vision du monde. Tous les êtres humains n'ont pas ce sentiment de l'absurde. Et le sens du monde qui anime chacun provient de ses héritages et de sa construction individuelle et non d'un sens du monde en soi.

A partir de là un contresens se développe dans la lecture de Camus, qu'on retrouve à la fin de l'émission, avec l'idée que la vie n'a pas de sens et que chacun doit construire son propre sens. Cela me semble une vision juste. Mais Camus ne s'y tient pas car il l'érige en philosophie. Sa pensée de l'absurde tend à remplacer les autres idéologies d'explication du monde (la religion, le kantisme, etc) et reste donc dans le même rapport au  monde qu'elles.

Car si la vie n'a pas de sens, il n'y a pas de vérité qu'on peut partager et défendre, il n'y a que des individus qui se construisent leur récit personnel et leur sens du monde. Mais cela nécessite un pas de côté pour sortir du rapport au monde qui nous a construits, pour se défaire des discours qui nous ont formatés, et non de le remplacer par une autre théorie générale.

dimanche 28 août 2016

Poème#16[Quand vous avez confiance]




Quand vous avez confiance en votre pipe, en l'objet et dans sa préparation, le tabac bourré par l'index tâtonnant, le feu blotti contre le bois et la couche de cendres qui résistent aux vents, vous pouvez profiter pleinement de chaque bouffée.

La fumée légère explore l'antre de la bouche, coule comme le plaisir et vous apprend à voir en fermant les yeux, à sentir le là des arbres, à écarter les machines dévorantes, à attendre que chacun vienne à son heure et à embrasser la joie du monde.


Poème#15[En fumant la pipe]




En fumant la pipe, j'ai compris la douceur du monde et ma lenteur féconde. J'ai senti le doux et le suave de la fumée entrer ma lèvre et le contentement de la bruyère. L'élan du faire l'amour m'a envahi et j'ai su que toute violence est une douceur perdue.

Le monde est une peau qui respire. L'éros est son souffle recueilli dans nos lymphes. L'écriture est la caresse de la pensée sur le papier. L'instant surgit quand le bois, la langue et la peau se trouvent sans la pensée, se tissent sans métier et se tiennent dans le temps.


Poème#14[Je n'écrirais plus]




Je n'écrirais plus de vers
ni de rimes
C'est agresser les mots
les sculpter
pour qu'ils entrent les cages

C'est vouloir
leur donner une valeur
qui ne vient pas de moi
Comme si leur propre sens
ne suffisait pas

Écrire sur le sable
Effacer les rythmes
et les rimes


Poème#13[Les arbres]




Les arbres respirent sans bruit,
Nous ne les entendons pas.
Leurs sèves grimpent jusqu'aux feuilles
Dans de silencieux fracas.


Poème#12[L'arbre va]



L'arbre va droit ou se tord.
Et s'il cherche la lumière,
Il ne la capture jamais.