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mercredi 15 avril 2020

Chronique#2


Que font nos morts ?



En cette période de confinement différentes attitudes apparaissent face à la situation, par exemple un égoïsme forcené pour se protéger soi au détriment des autres ou la glorification du personnel soignant, nouvel idole pour cacher l'impuissance de ceux qui restent confinés. D'autres relativisent le nombre de morts en le comparant à la mortalité habituelle, ce qui a son utilité pour ne pas tomber dans le catastrophisme.
En feuilletant mes livres et en ouvrant au hasard un recueil de Zbigniew Herbert, grand poète polonais de l'après seconde guerre mondiale, je suis tombé sur le poème que j'ai recopié ci-dessous.

Il m'a ramené à une réalité essentielle : le drame premier et fondamental de cette épidémie, c'est la maladie massive qui tombent sur des personnes qui n'y étaient pas préparées et la mort soudaine de nombreux individus. Et cela a pour conséquence, d'une part, un débordement des services médicaux qui ne peuvent prendre en charge les malades dans les conditions habituellement acceptables pour notre société ; et d'autre part, la mort de personnes isolées, coupées de leurs proches et parfois sans recevoir les soins appropriés.
Cette situation nous rappelle une chose : le caractère collectif de la mort. Dans une société hyper-individualisée, ou la famille domine le champ social et la médecine a le monopole sur les corps souffrants, la mort, le moment de la mort, celui ou la vie s'en va d'un corps, n'est plus vécu collectivement. De fait, le rituel de nos sociétés occidentales se réduit le plus souvent à un enterrement public : et actuellement à son strict minimum, quand il n'est pas tout simplement inaccessible.

Je crois à l'importance pour une société de prendre en charge collectivement ses morts, pour percevoir le renouvellement de la vie, non seulement à l'échelle individuelle ou familiale mais aussi au niveau du groupe humain. Si chacun reste dans une vision individuelle de la mort, elle n'est plus que l'opposée de la vie de l'individu, et il ne perçoit plus que la mort permet à ceux qui restent de continuer à vivre. C'est pour ça que je veux dire une seule chose à la lecture de ce poème : pleurons nos morts, pleurez vos morts.
A quelle échelle ? A l'échelle de quelle société ? Ce sont là des questions sociales et politiques que chacun tranchera ; la pandémie pouvant indiquer que notre société est dorénavant mondiale, et plus seulement sur le plan économique, comme nous renvoyer à l'importance de la vie entre voisin, et de la proximité des échanges.

En tout cas, je vous le dis, je n'écouterai pas ceux qui parleront au nom de tous sans avoir pleuré nos morts. Car j'ai peur qu'au sortir de cette épidémie, notre société soit de nouveau éclatée et que chacun n'aborde la crise que de sont point de vue ; avec d'un côté ceux qui pleurent les morts et de l'autre ceux qui se trouvent de nouveaux héros ; ou encore avec ceux qui pointent les erreurs politiques et ceux qui s'emploient à reconstruire du lien social ou une économie locale. Ce n'est qu'en tenant ensemble ces enjeux qu'un chemin vertueux peut se dessiner. Et cela passe par ce que ce que chacun se rassemble en lui même face à ces drames humains, puis se rassemble avec les autres dans ses différents cercles, pour dialoguer avec nos morts.



Que font nos morts


                          Jean est venu ce matin
                           j'ai rêvé de mon père
                          dit-il

                           il était dans un cercueil de chêne
                           je marchais près du corbillard
                           et mon père me dit :

                           vous m'avez bien habillé
                           c'est un bel enterrement
                           tant de fleurs en cette saison
                           ça doit coûter cher

                           père ne t'en fait pas
                           dis-je – il faut que les gens voient
                           qu'on t'aimait
                           on regarde pas à la dépense

                           six hommes en livrée noire
                           avancent joliment sur les côtés

                           mon père a réfléchi
                           et a dit : la clé du bureau
                           est dans l'encrier en argent
                           dans le deuxième tiroir de gauche
                           il y a un petit pécule

                           avec cette somme – dis-je –
                           on t'achètera une pierre tombale
                           une grande en marbre noir

                           il faut pas – dit mon père –
                           vaut mieux le donner aux pauvres

                           six hommes en livrée noire
                           avancent joliment sur les côtés
                           tenant des flambeaux allumés

                           à nouveau comme s'il réfléchissait
                           – occupez-vous des fleurs du jardin
                           couvrez-les pour l'hiver
                           je veux pas qu'elles se perdent

                           c'est toi le plus âgé – dit-il –
                           dans le petit sac derrière le tableau
                           prends les boutons de manchette avec les perles véritables
                           qu'ils te portent bonheur
                           ma mère me les avaient offerts pour mon baccalauréat
                           puis il ne dit plus rien
                           il avait dû s'endormir plus profondément

                           c'est ainsi que nos morts
                           se préoccupent de nous
                           ils nous réprimandent dans notre sommeil
                           rapportent l'argent égaré
                           nous cherchent une situation
                           soufflent les numéros de loterie
                           et quand ils en sont incapables
                           ils frappent à la vitre

                           et nous par reconnaissance
                           leur inventons une éternité
                           paisible comme un trou de souris


Zbigniew Herbert

                           extrait du recueil Hermès, le chien et l'étoile,
                           traduit du polonais par Brigitte Gautier
                           in Œuvres poétiques complètes I
                           (Edition Le bruit du temps)

Retrouver Zbiniew Herbert sur le site des éditions Le bruit du temps


lundi 13 mars 2017

Chroniques#1


Un silence sur Camus


Les Chemins de la philosophie sur France Culture ont récemment proposé une émission sur Albert Camus et le silence. Cette intéressante émission  a  abordé différents aspects du silence dans son œuvre et son lieu avec la philosophie de l'absurde. Elle a commencé par aborder le rapport de Camus au silence de sa mère lorsqu'il était enfant, en proposant la lecture d'un extrait de L'envers et l'endroit, sa première œuvre publiée, à l'âge de 22 ans :

« La mère de l’enfant restait aussi silencieuse. En certaines circonstances, on lui posait une question : « À quoi tu penses ? » « À rien », répondait-elle. Et c’est bien vrai. Tout est là, donc rien. Sa vie, ses intérêts, ses enfants se bornent à être là, d’une présence trop naturelle pour être sentie. Elle était infirme, pensait difficilement. Elle avait une mère rude et dominatrice qui sacrifiait tout à un amour-propre de bête susceptible et qui avait longtemps dominé l’esprit faible de sa fille. Emancipée par le mariage, celle-ci est docilement revenue, son mari mort. Il était mort au champ d’honneur, comme on dit. En bonne place, on peut voir dans un cadre doré la croix de guerre et la médaille militaire. L’hôpital a encore envoyé à la veuve un petit éclat d’obus retrouvé dans les chairs. La veuve l’a gardé. Il y a longtemps qu’elle n’a plus de chagrin. Elle a oublié son mari, mais parle encore du père de ses enfants. Pour élever ces derniers, elle travaille et donne son argent à sa mère. Celle-ci fait l’éducation des enfants avec une cravache. Quand elle frappe trop fort, sa fille lui dit : « Ne frappe pas sur la tête. » Parce que ce sont ses enfants, elle les aime bien. Elle les aime d’un égal amour qui ne s’est jamais révélé à eux. Quelquefois, comme en ces soirs dont lui se souvenait, revenue du travail exténuant (elle fait des ménages), elle trouve la maison vide. La vieille est aux commissions, les enfants encore à l’école. Elle se tasse alors sur une chaise et, les yeux vagues, se perd dans la poursuite éperdue d’une ramure du parquet. Autour d’elle, la nuit s’épaissit dans laquelle ce mutisme est d’une irrémédiable désolation. Si l’enfant entre à ce moment, il distingue la maigre silhouette aux épaules osseuses et s’arrête : il a peur. Il commence à sentir beaucoup de choses. À peine s’est-il aperçu de sa propre existence. Mais il a mal à pleurer devant ce silence animal. Il a pitié de sa mère, est-ce l’aimer ? Elle ne l’a jamais caressé puisqu’elle ne saurait pas. Il reste alors de longues minutes à la regarder. À se sentir étranger, il prend conscience de sa peine. Elle ne l’entend pas, car elle est sourde. Tout à l’heure, la vieille rentrera, la vie renaîtra : la lumière ronde de la lampe à pétrole, la toile cirée, les cris, les gros mots. Mais maintenant, ce silence marque un temps d’arrêt, un instant démesuré. Pour sentir cela confusément, l’enfant croit sentir dans l’élan qui l’habite, de l’amour pour sa mère. Et il le faut bien parce qu’après tout c’est sa mère.Elle ne pense à rien. Dehors, la lumière, les bruits ; ici le silence dans la nuit. L’enfant grandira, apprendra. On l’élève et on lui demandera de la reconnaissance, comme si on lui évitait la douleur. Sa mère toujours aura ces silences. Lui croîtra en douleur. Etre un homme, c’est ce qui compte. »
(Entre oui et non in L'envers et l'endroit)



Ce texte est très largement autobiographique, cependant je voudrais évacuer ici la question de la véracité des faits, pour écouter attentivement le lien à la mère qui s'y montre.

J'ai été surpris d'entendre le commentaire qu'en ont fait Adèle Van Reeth et son invitée Marylin Maeso. En effet, elles se sont intéressées au "parallèle" entre le silence de sa mère et le silence du monde à partir duquel Camus a construit sa philosophie. Ce terme de parallèle, repousse la possibilité que ces deux silences se croisent. C'est un parti pris étonnant  dans le questionnement sur l'absurde puisqu'il exclut d'établir le lien entre ces deux silences.

Au contraire, l'invitée, agrégée de philosophie, insiste sur le fait que l'absurde existait dans la vie de Camus avant le développement de sa philosophie, mais au lieu de voir l'origine de cette vision du monde dans sa biographie, elle semble faire une lecture de sa vie en prenant comme référence cette pensée de l'absurde.

Pourtant, le matériau fourni par l'extrait éclaire la construction de Camus. C'est un enfant qui a perdu son père et dont la mère, plongée dans le mutisme, se désintéresse de son fils et s'avère incapable de lui prodiguer de la tendresse. Il est alors élevé par sa grand-mère qui impose la terreur et la brimade physique. Cet enfant n'a donc pas eu l'attention nécessaire et un regard bienveillant suffisant pour  se fabriquer un récit personnel sûr, une image de soi certaine et développer la confiance en soi nécessaire pour motiver ses propres actions. Pire, il a été violenté par une personne qui aurait du l'aimer et sa propre mère ne s'est pas opposé à ces violences. Comment alors trouver du sens à cet amour? Et à sa propre existence? Et comment les commentateurs de l'émission peuvent ne pas porter attention au silence de la mère vis-à-vis des coups portés par la grand-mère alors que ce silence est profondément destructeur?

L'enfant devenu adulte a extrapolé ce sentiment de vide en attribuant au monde sa cause. Cela s'explique facilement par l'obligation d'aimer sa mère. ("Et il le faut bien"). Si on lui avait permis de prendre conscience de la maltraitance il aurait pu sortir de ce paradoxe insurmontable. Mais un enfant ne peut pas rejeter ses parents car il dépend d'eux matériellement et psychiquement. Alors, au lieu de voir la responsabilité de sa mère dans sa souffrance, il en transpose l'origine dans le monde. Ce n'est donc plus la faute de sa mère et cela lui permet d'exprimer et d'expliquer sa souffrance.

Albert Camus, grâce à sa formation intellectuel, ira au bout de cette réaction et développera une philosophie de l'absurde pour innocenter sa mère.

Beaucoup de lecteurs se sont reconnus dans cette pensée et ce sentiment. Pourtant la réalité suffit à les détromper de cette vision du monde. Tous les êtres humains n'ont pas ce sentiment de l'absurde. Et le sens du monde qui anime chacun provient de ses héritages et de sa construction individuelle et non d'un sens du monde en soi.

A partir de là un contresens se développe dans la lecture de Camus, qu'on retrouve à la fin de l'émission, avec l'idée que la vie n'a pas de sens et que chacun doit construire son propre sens. Cela me semble une vision juste. Mais Camus ne s'y tient pas car il l'érige en philosophie. Sa pensée de l'absurde tend à remplacer les autres idéologies d'explication du monde (la religion, le kantisme, etc) et reste donc dans le même rapport au  monde qu'elles.

Car si la vie n'a pas de sens, il n'y a pas de vérité qu'on peut partager et défendre, il n'y a que des individus qui se construisent leur récit personnel et leur sens du monde. Mais cela nécessite un pas de côté pour sortir du rapport au monde qui nous a construits, pour se défaire des discours qui nous ont formatés, et non de le remplacer par une autre théorie générale.